La bourse

Écrit par Pierre Main on 18 octobre 2012. Posted in Chiffres & cotes

Un second semestre compromis

Le premier semestre de 2012 a été le cadre d’une dégradation sensible du contexte économique. Le phénomène a été mondial, avec un ralentissement de la croissance en Chine et des créations d’emplois aux Etats-Unis, mais nettement plus accentué en Europe. Sur le vieux continent, les difficultés sont concentrées en un éloquent triptyque : L’Union, les dettes, l’Euro...

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L’Europe n’est pas un bloc
Globalement, l’Union Européenne (UE) demeure la première zone économique mondiale, et les Etats-Unis réalisent actuellement qu’ils ne peuvent pas aller bien si elle va mal. Or, l’Euroland, en principe noyau dur de l’Union, va très mal. L’endettement ayant été pour un certain nombre de pays un moyen facile de maintenir un train de vie supérieur aux ressources réelles, les abus ont creusé des écarts tels que les économies les plus solides empruntent aujourd’hui à des taux négatifs, alors que les Etats fragilisés doivent acquitter des taux qui ne sont pas loin des deux chiffres. Derrière la façade faussement harmonieuse des traités et de la monnaie commune, l’Europe n’est que la juxtaposition de contrastes et de différences énormes. Les détracteurs de l’euro avaient avancé ce constat pour en contester la viabilité. Force est de constater qu’ils avaient raison au moins sur un point : l’intégration budgétaire, fiscale et politique devait précéder l’intégration monétaire. Maintenant, l‘ampleur des effets pervers de cette erreur, et la perspective d’un fédéralisme inéluctable, loin de rassembler, divisent. L’Europe n’est pas un bloc, mais ressemble de plus en plus à une banquise prête à se disloquer. L’exemple le plus manifeste et le plus inquiétant est celui de l’énergie : aucun projet commun n’a été conçu sur ce sujet vital ; au contraire, toutes les initiatives sont nationales, dans la tradition du “chacun pour soi”. Le chemin vers l’intégration, préalable à toutes les solutions durables, risque d’être long, alors que la question des dettes exige des réponses rapides.

Des dettes en cascade
La violence de la crise a mis en valeur la relation qui existe entre la santé d’un pays et celle de ses banques. C’est en considérant cette relation que le dernier accord en date (à fin juin) donne la possibilité au fonds de solidarité financière (FESF), et ensuite au MES, de recapitaliser directement les banques en péril. C’est mettre un terme à un cercle vicieux qui nécessitait d’abord un prêt aux Etats des dites banques, ce qui alourdissait mécaniquement leur dette souveraine. Cet accord est cependant subordonné à la création d’un organisme de surveillance unique des banques, adossé à la BCE, et qui ne verra le jour qu’en 2013. Cela sous-entend que toutes les solutions envisagées n’existeront, et ne prendront réellement effet, qu’en passant par la case “fédéralisme”. Il n’est pas surprenant qu’une impression d’immobilisme se dégage de cette situation, d’autant plus que la BCE alimente en milliards d’euros des banques qui vont aussitôt y redéposer la plus grande partie de ces liquidités. La question des dettes ne se limite pas aux Etats, mais touche aussi les régions (surtout quand elles sont autonomes), les grandes villes, les communautés urbaines… Une cascade qui se libère parfois à retardement. Ceux qui implorent une mutualisation immédiate des dettes sont de grands naïfs ; cette opération “hors cadre” (hors intégration) est inconcevable.

L’euro résiste, mais…
Au centre de ces tensions, comment la monnaie unique peut-elle se maintenir ? Si les calculs évaluant le coût de sa disparition sont très approximatifs (en fait, on n’en sait rien), les hypothèses qui en structurent l’éventualité ne sont pas de la science-fiction. L’euro est actuellement soutenu par les simplifications de transferts qu’il permet, et par sa tendance baissière, qui devrait se prolonger jusqu’à une parité enfin raisonnable (entre 1,05 et 1,15) avec le dollar. Toutefois, la pérennité de l’euro passe elle aussi par l’intégration. Cela, tout le monde le sait, y compris ses détracteurs. Il est donc évident que les pays qui ne voudront (ou ne pourront) se plier aux figures imposées de l’option fédéraliste seront conduits à sortir de la zone. De même, si la mise en place de cette intégration s’avérait irréalisable, ou beaucoup trop lointaine, l’euro ne pourrait y survivre tel quel. Il pourrait alors subsister dans le cadre d’une zone restreinte. Le gouverneur de la BCE, Mario Draghi, ne déclarait-il pas, en abaissant le taux directeur à 0,75 % :”la zone euro est fragmentée”.
Il faut également s’interroger sur les conséquences, à moyen et long terme, de la copieuse expansion de la masse monétaire pratiquée depuis le début de la crise des endettements souverains. Il n’est pas excessif, dans ces conditions, de considérer la situation comme hautement angoissante, voire surréaliste.

L’entre-deux de la France
La situation de l’Hexagone n’est pas sans analogie avec sa position géographique : entre le Nord et le Sud. Si la France peut encore emprunter à des taux très réduits et possède des grandes entreprises aussi puissantes que prospères, son économie est néanmoins profondément dégradée. Le mal n’est pas nouveau. Il suffit de reprendre les analyses et commentaires d’économistes de renom au cours des années 80 et 90 pour s’en apercevoir ; étaient déjà déplorés le défaut de compétitivité de nos entreprises, la “dégradation de la capacité concurrentielle de notre économie” (P. Massé), la “dimension excessive de l’Etat” (R. Barre) … Depuis, le mal s’est aggravé : le taux de marge des entreprises est à son plus bas, la balance commerciale est lourdement déficitaire, la part du secteur secondaire dans le PIB ne cesse de s’effriter… Pendant trop longtemps, les gouvernements successifs ont pratiqué une politique de la demande, accordant trop de place à la consommation des ménages, tout en utilisant les gains de productivité du secteur privé et le recours aux emprunts pour assumer le coût d’un secteur public surdimensionné. Or, ces trois ressorts sont maintenant cassés.Le nouveau gouvernement souhaite renouer avec la croissance, ce en quoi il a parfaitement raison, mais le pays ne dispose plus des conditions requises pour réactiver vigoureusement l’économie : pas assez de marge pour investir, peu ou pas de compétitivité, pas assez de souplesse de l’emploi, trop peu de confiance… Le choix d’une fiscalité très lourde se conçoit dans le cadre d’un désendettement rapide, mais comporte en germe des effets pervers bien connus qui se payent en termes d’initiatives et d’emplois perdus. La France est ainsi placée dans un entre-deux inconfortable ; disposant d’un potentiel, mais non des ressources pour l’activer. En bien meilleure santé que l’Espagne, plus ou moins bien placée (selon les secteurs d’activité) par rapport à l’Italie, mais très affaiblie par rapport à l’Allemagne ou les pays scandinaves.

It’s a long way ...
Le second semestre se présente donc très mal. Dans un contexte européen stressant, les rares soutiens à notre économie viendront de la faiblesse de l’euro et de l’allègement des charges des PME et PMI, quelles qu’en soient les modalités. Il faut en effet que ce tissu d’entreprises, pas assez dense et pas assez fort chez nous, puisse non seulement résister à la conjoncture, mais encore se fortifier et croître. Le déclin actuel n’est pas irréversible, il y aura nécessairement une réaction, un retour aux investissements, une amélioration du contexte européen et mondial. Il faut prendre en compte le fait que 25 pays, dont les fameux BRIC, vont couvrir d’ici 5 à 8 ans plus de 50 % de l’économie-monde, et compter plus de ménages disposant d’un revenu annuel de plus de 30 000 $ que n’en comptent aujourd’hui les Etats-Unis. Ce sera un irrésistible moteur. Si la longueur du chemin à parcourir ne peut être estimée, son extrême dureté, elle, ne fait aucun doute. Faire croire le contraire serait odieusement mentir.

Pierre Main